“L’affaire Ergenekon était le rêve de Hrant”

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(Traduction Georges Festa)

« L’affaire Ergenekon était le rêve de Hrant »

par Yonca Poyraz Doğan

Todays Zaman, 18.01.10

« Si Hrant vivait et voyait l’affaire Ergenekon, il serait aux anges ! », nous confie Sarkis Seropyan. « Il suivrait beaucoup plus cette affaire que nous ne pouvons le faire à Agos. Il ne se contenterait pas de présenter les actualités liées à Ergenekon. »

Seropyan se réfère à l’enquête visant Ergenekon, un groupe néo-nationaliste présumé issu d’un réseau clandestin de groupuscules comprenant des membres des forces armées et accusé d’être derrière plusieurs assassinats non résolus de journalistes, universitaires, leaders d’opinion et écrivains.

« C’était son rêve de voir tous ces gens démasqués. », note Seropyan, se référant aux membres présumés d’Ergenekon, poursuivis par le Procureur public d’Istanbul.

Une enquête, suite à l’assassinat de Dink, a révélé qu’un groupe d’ultranationalistes était derrière ce meurtre. De fortes preuves laissent penser que certains membres de ce groupe avaient des liens avec les services de police au nord, à Trabzon, lieu d’attache des conspirateurs.

Des gendarmes ont ensuite confirmé avoir été informés du complot visant à tuer Dink, avant que le meurtre ne soit commis.

Les avocats de la famille Dink ont affirmé à plusieurs reprises que la police a tenté de masquer les preuves. Fethiye Çetin, qui représente la famille Dink à ce procès, nous avait confié  en 2008 que certaines personnes, arrêtées suite à l’opération Ergenekon, furent très actives dans le processus qui conduisit au meurtre de Dink.

Néanmoins, bien que trois ans se soient écoulés depuis l’assassinat de Dink, l’enquête concernant ce crime haineux, n’a abouti à aucune conclusion.

Deux rédacteurs d’Agos, Seropyan et Pakrat Estukyan, ont répondu à nos questions sur Agos après Hrant Dink et d’autres sujets.

  • Yonca Poyraz Doğan : Après le meurtre de Hrant Dink, vous avez continué à publier Agos sans aucune interruption. Comment les choses se sont-elles passées ?
  • Sarkis Seropyan : Beaucoup de gens ont défilé dans nos bureaux juste après la nouvelle. Certains – que nous connaissions ou que nous ne connaissions pas – sont venus nous aider à éditer le journal. Grâce à leur contribution, nous avons pu éditer un numéro spécial. Qu’ils ont fait. C’est Ümit Kıvanç, aujourd’hui disparu et qui a travaillé longtemps à Agos comme graphiste, qui a réalisé cette couverture inoubliable. Ce numéro s’est vendu à 50 000 exemplaires, alors que notre tirage normal ne dépasse pas 5 000.
  • Yonca Poyraz Doğan : Quel est votre tirage actuellement ?
  • Sarkis Seropyan : Avec ce numéro spécial, notre tirage a augmenté, mais depuis il a progressivement décliné, pour s’équilibrer entre 8 000 et 10 000 exemplaires.
  • Yonca Poyraz Doğan : Les Amis de Hrant viennent de publier un communiqué de presse rappelant que trois ans se sont écoulés depuis son assassinat et que ceux qui l’ont commandité sont toujours en liberté. Qu’en pensez-vous ?
  • Sarkis Seropyan : Dans les crimes d’honneur, les adultes utilisent des mineurs afin d’éviter des condamnations plus lourdes et c’est apparemment ce que des adultes ont fait en planifiant le meurtre de Hrant. Un rapport préparé par les avocats de la famille de Dink précise les faits et le processus grâce auquel l’affaire n’a pas été résolue, en dépit de ces mêmes faits. Seuls deux jeunes hommes ont été présentés devant le tribunal en tant qu’assassins. Certaines personnes que je sentais respirer derrière moi lors des audiences sont maintenant jugées en liaison avec Ergenekon. Ce sont des soi-disant avocats, juristes, généraux, etc, mais ils sont maintenant responsables devant la justice. Tôt ou tard, l’affaire Hrant trouvera un lien avec l’affaire Ergenekon, même si nous ignorons jusqu’où Ergenekon sera poursuivi. Mais s’il l’est, ce sera une bonne chose pour le pays. Si Hrant était vivant et voyait l’affaire Ergenekon, il serait aux anges. Il sauterait de joie. Il suivrait beaucoup plus l’affaire Ergenekon que nous ne pouvons le faire àAgos. Il ne se contenterait pas de présenter les actualités liées à Ergenekon. Cette affaire visant Ergenekon, il en rêvait. C’était son rêve de voir tous ces gens démasqués.
  • Yonca Poyraz Doğan : Selon vous, qu’aurait fait Dink à Agos en liaison avec l’affaire Ergenekon ? Pouvez-vous l’imaginer ?
  • Sarkis Seropyan : Il était tellement différent ! Il aurait sûrement fait quelque chose que nous n’imaginons même pas. Fatih [Le Conquérant] Sultan Mehmet II fit transporter ses navires à travers les terres. Hrant aurait transporté lui aussi ses navires à travers les terres. Qui peut se le figurer ?
  • Yonca Poyraz Doğan : Qu’est-ce qui vous frappe le plus dans le rapport préparé par les avocats de la famille de Dink ?
  • Sarkis Seropyan : Le rapport répète la phrase “Hrant Dink a été tué le 19 janvier 2007, dans plusieurs paragraphes. Il nous rappelle fréquemment le fait, car nous avons fréquemment besoin de nous en souvenir. Nous ne devons jamais oublier ce fait et nous n’oublierons pas. Car si nous l’oublions, l’affaire Ergenekon perdra en importance. Le processus de démocratisation de la Turquie est directement lié au meurtre de Hrant. Personne ne doit oublier que Hrant a été tué le 19 janvier 2007. Tous ceux qui éprouvent un réel amour pour ce pays doivent s’en souvenir. Nous aimons ce pays. Nous aimons l’Anatolie, où vécurent nos grands-parents. Quand je vais en Anatolie, j’ai tellement envie de ressentir cette terre que j’y marche nu-pieds. Je ne le fais même pas chez moi à Istanbul. J’ai 75 ans, j’ai beaucoup de problèmes de santé, de l’hypertension au diabète, mais je vais mieux quand je suis en Anatolie. Là-bas, ma pression sanguine baisse, même quand je mange du fromage salé et une nourriture riche.
  • Yonca Poyraz Doğan : Dink allait-il aussi en Anatolie ?
  • Sarkis Seropyan : Parfois, mais le temps lui manquait. Avant d’être assassiné, il voyageait fréquemment à l’étranger. Il était invité à des colloques. Il n’obtint son passeport que deux ans avant son assassinat, ayant été interdit de sortie du territoire à cause de ses activités politiques de gauche durant sa jeunesse.

“La politique officielle ne convainc plus les gens.”

  • Yonca Poyraz Doğan : “Pensez-vous que le meurtre de Dink ait joué un rôle dans l’empathie croissante au sein de la société turque à l’égard des Arméniens ?”
  • Pakrat Estukyan : Oui, tout à fait. A l’arrière-plan de cette empathie, il y a le fait que la politique officielle de l’Etat ne convainc plus les gens. Si l’Etat n’avait pas adopté une politique de déni, le meurtre de Dink aurait pu n’être qu’un assassinat de plus d’un journaliste. Mais à partir du moment où il fut tué, du fait qu’il était Arménien, 72 millions de gens en Turquie ont su qu’il avait été tué parce qu’il était Arménien. Pourquoi lui et pas d’autres Arméniens ? Parce que lui disait la vérité. La cérémonie des obsèques montra clairement les réactions des gens.
  • Yonca Poyraz Doğan : D’après vous, ces sentiments d’empathie existent-ils toujours ?
  • Pakrat Estukyan : L’euphorie initiale disparut quelque temps après, mais ce genre d’événements peuvent constituer des étapes décisives dans la vie des gens. J’ai lu une réflexion de ce genre dans un article d’Hilal Kaplan, journaliste à Taraf, qualifiant Dink de “Hrant Abi” [mon frère Hrant]. Elle écrit qu’elle fut profondément affectée par deux événements dans sa vie. Le premier, lorsqu’elle s’inscrivit à l’université qu’elle souhaitait, mais dont elle fut exclue à cause de son foulard, et le second est le meurtre de Dink. Elle explique ensuite pourquoi elle se réfère à Dink en tant que “Hrant Abi”, alors qu’elle ne le connaissait même pas avant sa mort. Elle lut, dit-elle, tous les écrits de Dink après son assassinat, se sentant suffisamment proche de lui pour l’appeler “Hrant Abi” et qu’elle ressentit beaucoup de peine de ne jamais l’avoir rencontré. En assistant à ses obsèques, écrit-elle, elle eut l’impression de donner un sens à sa vie. L’on peut donc dire que certaines personnes, en particulier les intellectuels, ont éprouvé ce genre d’expériences. Mais pour revenir à votre question, si nous parlons de l’opinion en général, je ne pense pas que tel soit le cas. Certaines personnes présentes aux obsèques de Dink il y a trois ans, pensent maintenant que l’enquête visant des généraux au titre de l’affaire Ergenekon est un coup des islamistes. Ce sont les paradoxes de la société turque.
  • Yonca Poyraz Doğan : Comme Dink voyageait avant sa mort et que ses idées étaient observées de près, comment était-il perçu ici ?
  • Pakrat Estukyan : Avec étonnement, car c’était un homme peu conventionnel. Disant que les Turcs sont un peuple très bon, mais que la politique étatique est fasciste. Pour un Arménien lambda, qui n’est jamais allé en Turquie ou n’a jamais eu de contact avec un Turc, ce n’est pas acceptable car lui ou elle confond les Turcs et l’Etat turc. Le point positif qui surgit après la mort de Dink, c’est que des Turcs et des Arméniens en Allemagne et en France se sont rassemblés lors de manifestations commémoratives. Depuis l’époque où des Turcs sont partis en Allemagne comme ouvriers – et il y avait quelques Arméniens parmi eux -, les associations turques et arméniennes se gardaient d’organiser ensemble des activités sociales. Il est donc significatif qu’elles le fassent maintenant. C’est là un écho aux paroles de Hrant, que certains ont intériorisées.
  • Sarkis Seropyan : La Turquie a récemment commenté la libération de Mehmet Ali Ağca [qui assassina le journaliste turc Abdi İpekçi et tenta d’assassiner le pape Jean-Paul II]. J’ai noté à la télévision hier soir que les caméras montraient la rue Abdi İpekçi, et je me suis demandé pourquoi la Mairie d’Istanbul n’a pas choisi de rebaptiser Şafak Street, où Hrant fut assassiné, Hrant Dink Street. Des explications risibles ont été données par cette même Mairie, y compris le fait que les postiers auraient des difficultés à trouver la rue si son nom était modifié ! Ceci en dépit du fait que le maire d’Istanbul est présent lors de nos actions commémoratives, en souvenir de Hrant. Même genre de problèmes lorsque nous avons pris l’initiative d’ériger un mémorial discret à l’endroit où Hrant a été assassiné. Je me réfère à cela car votre question concernait les perceptions en Europe. A Marseille, 16 rues portent le nom de personnalités arméniennes. Une rue de cette ville porte même le nom de Hrant. A Paris, il existe une école nommée Hrant Dink. En Arménie, l’amphithéâtre d’une université a pris le nom de Hrant Dink.

Les relations turco-arméniennes vont se normaliser

  • Yonca Poyraz Doğan : Lorsque Agos fut fondé en 1996, un de ses objectifs était de contribuer à la normalisation des relations entre Turquie et Arménie. Gardez-vous quelque espoir, compte tenu des avancées à cet égard ?
  • Sarkis Seropyan : Ces étapes sont retardées. J’avais plus d’espoir au début, pas maintenant. Des deux côtés, les forces nationalistes sont trop puissantes et ne sont guère enthousiastes à l’idée d’avoir de bonnes relations de voisinage, encore moins d’amitié. L’opposition soutient que tout ce que fait le gouvernement dans ce processus est mauvais et que c’est eux qui ont raison !
  • Yonca Poyraz Doğan : J’aimerais m’adresser à M. Estukyan sur ce point et lui demander son opinion à ce sujet. Gardez-vous l’espoir que les relations s’améliorent avec l’Arménie ?
  • Pakrat Estukyan : J’ai espoir, même si je suis d’accord avec Sarkis sur le fait que les politiciens n’ont pas pour habitude d’être sincères et que l’opposition n’aide pas non plus. Mais je garde espoir car le monde change, en ce sens qu’il existe une volonté de régler de vieux problèmes, en particulier au Caucase. Dans le passé, seuls la force militaire et les accords militaires ont importé dans cette région du monde stratégiquement importante. Mais aujourd’hui, la question concerne les ressources énergétiques, les voies de transport et comment celles-ci peuvent être protégées et sûres. L’Arménie et la Turquie se trouvent toutes deux dans la région, et un conflit dans cette zone ne contribuerait pas au développement et au transfert des ressources énergétiques. Apparemment, l’Ouest ne veut pas prendre ce risque, et les Etats-Unis comme l’Union Européenne pensent de même.
  • Yonca Poyraz Doğan : Pensez-vous que la communauté internationale aidera aussi à éliminer les problèmes entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan ?
  • Pakrat Estukyan : Elle doit le faire. Afin de mettre un terme aux conflits dans cette région, facteurs d’instabilité.
  • Sarkis Seropyan : J’aimerais ajouter que je ne trouve pas les politiciens sincères, mais finalement les frontières s’ouvriront et les gens auront plus d’échanges. Depuis la fondation de la république de Turquie, jusqu’à très récemment, les autorités turques ont déclaré que “la Turquie est entourée d’ennemis”. Comment a-t-il été possible que la Turquie fusse en mauvais termes avec tous ses voisins ? Les choses évoluent maintenant dans un sens positif. Tous les voisins de la Turquie seraient-ils bons maintenant, sauf l’Arménie ? Cela aussi va changer.

Les Amis de Hrant demandent : qui a tué  Hrant Dink ?

  • Voici notre réponse : c’est une volonté collective officielle qui a tué Hrant. Ceux qui ont manifesté cette volonté sont brutaux, lâches et fourbes. Ils n’apparaîtront jamais en pleine lumière; ils n’osent même pas se montrer !
  • Souvenez-vous du complot de la Cage révélé au sein de l’Etat profond. Souvenez-vous comment le meurtre de Hrant fut présenté comme une “opération”.
  • Ils essaient aussi de nous entraîner dans leurs ténèbres – nous, les amis et proches de Hrant, qui demandons justice. Ils veulent nous faire mordre la poussière des prétoires, ils veulent nous faire désespérer dans notre quête de justice. Nous nous y refusons. Nous n’en avons pas le droit !

 

http://denisdonikian.wordpress.com/2010/01/21/entretien-avec-sarkis-seropyan-et-pakrat-estukyan-de-la-redaction-d%E2%80%99agos/

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